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Critique de la maladie dégénérative de l’individu dans la jungle néolibérale

Critique de La Dissociété parue dans L'Humanité du 18 novembre 2006

Par J-Genereux • DANS LA PRESSE • Vendredi 24/11/2006 • 0 commentaires • Version imprimable

La Dissociété,
par Jacques Généreux,
Éditions du Seuil, 454 pages, 22 euros.

Économiste critique, l’auteur procède à un examen clinique bienvenu de la « maladie dégénérative » qui affecte la société moderne. Il distingue avec force les causes et les effets destructeurs du délitement des liens sociaux que le néolibéralisme met délibérément en oeuvre. Par ses choix politiques au service du profit oligarchique, il met en concurrence les individus assujettis à la performance, casse la solidarité et accroît les inégalités. À l’ère du capitalisme des actionnaires, l’action des États est ainsi détournée dans le sens des intérêts particuliers. Elle restructure une société atomisée et désolidarisée, soumet les volontés à une gouvernance autoritaire et compromet les appartenances socialisantes.

Jacques Généreux analyse attentivement les « dix piliers » de cette dissociété libérale. Il en opère la généalogie et dévoile l’égarement de la pensée moderne depuis ses origines. Sans doute émettra-t-on des réserves sur le parallèle et l’assimilation établis à ce propos entre le libéralisme ultra-individualiste et un marxisme réduit au déterminisme économiste, si l’on repense sur le fond avec Marx l’essence sociale de l’homme, ses tenants et aboutissants.

L’essentiel est surtout dans l’exposition personnelle des grandes lignes d’un socialisme méthodologique (opposé à l’individualisme méthodologique des libéraux) qui justifie une refondation anthropologique de la société politique et de la citoyenneté authentiquement démocratique. L’individu ne préexiste pas à la société dans laquelle il vit. Tout être humain est partagé entre « l’être soi et pour soi » et « l’être avec autrui », en quête d’un équilibre heureux et réussi qui se conquiert dans les progrès d’une histoire en spirale aujourd’hui bloquée. À contretemps, le néolibéralisme dévie l’histoire des individus sur la voie erronée des rivalités exacerbées et d’un consumérisme abondantiste inégalement vécu.

La question dérangeante est dès lors de savoir pourquoi la souffrance née de l’amplification de « l’être soi » au détriment de « l’être avec » ne conduit pas moins la majorité des gens à la résignation et non au combat ? Dans le contexte d’une stratégie globalement compétitive qui tend à neutraliser toute résistance et à pervertir l’imaginaire social, la violence dissociative du système fait perdre les habitudes de solidarité, leur substitue une « servitude volontaire ». Car l’individu cherche une compensation salvatrice à la perte de son être social dans un gain qu’il pense trouver du côté du maître, en victime consentante ou en agent cynique du « modèle dissociétal de compétition solitaire ».

Le socialisme méthodologique et « néomoderne », porté par une minorité agissante, ne propose cependant pas d’alternative définie, tout en voulant convaincre la majorité des résignés qu’il faut combattre sur tous les fronts de l’inégalité, de l’injustice, de l’inhumanité. Il espère seulement, non sans douter, une « révolution démocratique » qui accorderait leur souveraineté aux citoyens enfin dotés du pouvoir de décider et d’agir, et avant tout « une révolution du discours politique », une bataille d’idées prenant appui sur les implications de l’altérité de l’être humain.

Une connaissance anthropologique approfondie serait en effet plus qu’opportune pour susciter les résistances et resocialiser l’existence de chacun. Reste toutefois l’épineuse question des rapports de force dans la lutte des classes et de l’impact d’actions allant de façons simultanées et convergentes dans le sens de ces deux révolutions attendues.

Jacques Milhau philosophe

L'Humanité du 18 novembre 2006

Dernière édition

Nouvelle édition en poche. Points-Seuil-2007

480 pages - 11 euros