Communiqué de l'éditeur
Par
Jacques Généreux
450
pages, 22 €. Éditions du Seuil. Parution le 5 octobre.
Qui accepterait que ses
relations avec ses enfants, ses parents et ses amis soient régies par la loi de
l’offre et de la demande, fondées sur la rivalité et non sur la coopération,
sur l’égoïsme et non sur le partage ? Personne ! Pourtant, les
comportements que nous réprouvons dans nos relations privées sont devenus les
normes d’une société de marché fondée sur le culte de l’individu, de la
performance, de la marchandise et de la compétition. Beaucoup d’entre nous ont
l’intuition d’un divorce croissant entre notre conception intime d’une vie
humaine et les nouvelles exigences de la vie en société. En privé, nous nous
efforçons de trouver un équilibre entre les deux aspirations qui constituent
notre désir d’être : le désir d’être soi-même et pour soi ; le désir
d’être avec et pour les autres. La
logique de compétition généralisée, qui domine désormais la vie sociale, exige
de nous une dissociation psychique douloureuse : elle exige l’amputation
de notre désir d’être avec et promeut l’épanouissement de notre seul désir
d’être soi et pour soi. Elle est le contraire d’une « société de progrès
humain » qui favorise une synergie positive entre nos deux
aspirations. Elle conduit les individus à préserver des espaces d’humanité dans
le repli sur des sous-communautés de semblables (la communauté religieuse ou
ethnique, la famille, la bande de quartier) qui finissent par pervertir la
fraternité entre proches en repli défensif contre les non-semblables. La mixité
sociale cède la place au zonage social et à la ghettoïsation... Ainsi va la
« dissociété », force centrifuge qui éclate et isole en fractions
rivales les éléments autrefois solidaires d’une communauté nationale.
Au nom du réalisme, le
discours dominant nous explique que cette évolution est l’effet inéluctable de
mutations technologiques et économiques, au terme desquelles la libre
compétition généralisée est le moins mauvais des modes de régulation sociale. Généreux fait ici la démonstration implacable
qu’il n’en est rien. Il met en évidence la mutation des rapports de force
politiques qui a permis, non pas le déclin d’une régulation publique des
sociétés, mais la « privatisation » des États, toujours aussi
puissants malgré la mondialisation, mais dont la puissance est réorientée au
services d’intérêts privés et d’une minorité qui peut s’accommoder et tirer
avantage d’une société de plus en plus inhumaine pour le plus grand nombre.
La transformation de l’espace social en espace de guerre économique n’a rien de
« naturel » ; c’est l’effet de choix politiques délibérés et
réversibles, c’est la victoire politique du néolibéralisme que l’auteur prend
le soin de distinguer très rigoureusement du libéralisme.
L’extension permanente
du néolibéralisme et de la dissociété, dans les grandes nations démocratiques,
est dès lors énigmatique. Près de trente
ans après l’amorce de cette mutation, on sait en effet que ce nouveau modèle
est économiquement inefficace, écologiquement insoutenable et psychiquement pénible
pour la plupart. Le seul coût économique du stress au travail représente
plusieurs points du PIB. Le coût humain d’un climat de guerre contraire aux
aspirations naturelles n’est pas mesurable mais clairement repérés par toutes
les enquêtes de psychologie sociale. La logique de guerre économique
s’accompagne partout d’une montée des violences et de l’intolérance, d’une
« guerre incivile » qui dresse les individus les uns contre les
autres. Alors comment un modèle de société peu efficace, source de violence
incivile et de souffrance psychique à grande échelle peut-il s’imposer dans des
sociétés démocratiques ?
La réponse favorite de
la gauche et des altermondialistes met en cause une domination des néolibéraux,
des patrons, ou encore des médias soupçonnés d’être à la solde de ces
derniers. Mais l’auteur, quoique très
engagé dans l’aile gauche du PS, se méfie de ces explications trop simples. Il soutient
qu’il faut prendre très au sérieux le
fait que nous vivons dans des sociétés où le mode production exige une
coopération volontaire des travailleurs et où une majorité de citoyens peut
régulièrement sanctionner une orientation qu’elle juge inacceptable. Les
néolibéraux s’appuient d’ailleurs sur ce dernier constat pour avancer, qu’en
réalité, la généralisation d’une société de marché privilégiant la quête
solitaire de l’intérêt personnel est conforme à l’aspiration du plus grand
nombre, parce qu’elle correspond à la nature humaine. L’auteur rejette sans
surprise cette thèse et, dans ce but, il mobilise tout ce que nous enseignent
aujourd’hui la paléoanthropologie, l’archéologie, l’ethnologie, l’éthologie et
la neurobiologie sur la nature effective de l’être humain et des sociétés
humaines. À savoir : l’évolution a façonné un être social par nature,
constitué par ses liens aux autres, incapable de se développer et d’épanouir sa
personnalité en dehors d’une interaction harmonieuse avec les autres. La conception
néolibérale de l’être humain et de la société est donc scientifiquement fausse.
Nous voilà au cœur de
l’énigme qui distingue ce livre de tant de thèses simplistes et paresseuses. La
gageure consiste en effet à comprendre comment
une conception inhumaine de l’homme et de la société peut s’étendre, alors même
qu’elle engendre une souffrance réelle, dans un cadre social qui suppose la
coopération volontaire des travailleurs et l’assentiment politique de la
majorité ? C’est, nous démontre
l’auteur, que cette conception fonde en réalité, non seulement le
néolibéralisme, mais l’ensemble de la culture moderne et, partant la
quasi-totalité des courants de la pensée politique. Tous ces derniers
puisent en effet leurs fondements philosophiques et anthropologiques dans les
prémisses de la pensée moderne fondée, à partir du XVIIe siècle, sur une
conception atomistique de l’homme : un individu autonome, indépendant des
autres, préexistant à la société. L’individu des modernes est naturellement
dissocié, un atome isolé et rival des autres atomes humains. Le désir d’être
avec et les liens sociaux, n’ont aucune place dans la constitution de cet
individu. Dès lors, toute la pensée politique moderne se débat dans un dilemme
insoluble. Comment faire vivre ensemble des individus par nature non sociaux,
tout en évitant un état de guerre permanent ? On ne peut que les tenir à
distance les uns des autres, les séparer (dissociété), ou bien les fusionner
dans un tout social sous l’emprise d’un pouvoir autoritaire (hypersociété).
Cette grille d’analyse
permet une relecture complète et éclairante de l’histoire de la pensée politique
moderne. Généreux montre en effet qu’aucun courant politique n’a pu sortir d’un
dilemme artificiellement créé par une conception erronée de l’être humain. Les
tentatives prometteuses opérées par les libéraux et les socialistes au XIXe
siècle seront finalement balayées par la domination de l’économie néoclassique
chez les libéraux, et par celle du marxisme chez les socialistes. Si l’enquête
sur les fondations de la pensée politique montre assurément que les prémisses
du néolibéralisme sont à mille lieues de la vérité scientifique, elle révèle
surtout que tous les courants politiques ont contribué à inculquer les mêmes
erreurs et à faire de ces dernières des éléments de la culture commune des
occidentaux. Si le productivisme,
l’individualisme, l’économisme, l’affrontement nécessaire des intérêts privés,
etc, et tant d’autres traits de la culture néolibérale s’installent sans grande
résistance, c’est en fait qu’ils constituent un héritage commun, cultivé et
transmis autant par les socialistes et les communistes que par la droite
libérale, autant par le marxisme et le néolibéralisme que Généreux décrit
comme deux idéologies quasiment identiques, au détail près des instruments
économiques divergents qu’elle proposent pour atteindre un idéal commun !
Toutefois cela ne suffit
pas à expliquer la tolérance à la souffrance psychique réelle que suscite une
dissociété et les nouvelles méthodes de production qui la caractérisent. L’auteur
montre alors comment les individus
développent des mécanismes de défense qui, tout en les protégeant contre le
conflit psychique entre leurs aspirations, les dispensent de résister au modèle
qui les fait souffrir et les conduit à une forme de servitude volontaire. La
dissociété apparaît ainsi comme un processus psychopathologique autoentretenu,
et même renforcé par les mécanismes de défense qu’il suscite ! Par conséquent, la résistance à la dissociété
et la refondation d’une société humaine ne peuvent résulter d’un mouvement
spontané des individus : même si tous ces derniers se trouveraient mieux
dans une société de progrès humain que dans une dissociété, leur réaction
solitaire et rationnelle les piège dans une société inhumaine. Seule une issue
collective, politique est envisageable, c’est donc au blocage contemporain de
cette issue politique et aux moyens d’y échapper que l’auteur consacre la
conclusion de ce livre.
Ce livre bouscule tant d’idées reçues qu’il risque de
déranger tout le monde. Il propose une refondation anthropologique du discours
politique et des sciences sociales, il pose les bases d’une pensée
« néomoderne » qui accomplirait la promesse d’émancipation de
l’individu, en la dépolluant de l’anthropologie erronée qui a fourvoyé la
culture moderne dans l’impasse d’une alternative opposant deux sociétés inhumaines
(dissociété et hypersociété). Démarche ambitieuse mais accessible à tous, non
seulement en raison du talent pédagogique déjà bien connu de l’auteur, mais
parce que ce livre de philosophie, de psychologie, d’anthropologie, de
sociologie, d’économie, de science politique, etc., prend toujours appui sur
nos intuitions et nos expériences familières.
Par J-Genereux
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| 27/09/2006 18:03
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